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catalogueBBienfaitAix2007

Ces flottements constituent des séquences de rythme exactement comme un motif fractal. Il y a un avant et un après suggéré mais inconnu. Le dessin des lignes obtenu organise l’espace. Il donne une mesure humaine de l’infini. Un détail qui suppose et participe de l’ensemble, qui inclut l’ensemble, qui est en harmonie avec l’ensemble. Ce travail s’inscrit dans l’éternel conflit du chaos et de la forme.

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QUELQU’UN a écrit à propos du mythe de la tour de Babel dans une nouvelle de Kafka : les hommes décidèrent de construire la tour pour atteindre le ciel. En chemin, ils se perdent dans des problèmes administratifs et sociaux, s’embourbent dans le labyrinthe matériel qu’on pourrait appeler le confort.
Dieu détruit la tour non pas à cause de la prétention des hommes à vouloir atteindre le ciel mais parce qu’ils finissent par oublier le but premier ou les fins dernières. On a presque tout dit : dénoncer le bourbier quotidien ou annoncer l’éternité? Il ne s’agit pas de percer le mystère mais de le figurer. Celui de la vie, celui de la mort. Tout le monde se pose la question. L’important n’est pas de trouver une réponse : cela reviendrait à construire la tour. « Dieu… nous a donné des défauts pour que nous restions de hommes » dit Kafka.

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L’ŒUVRE de Bruno Bienfait ne subit pas les influences superficielles, son authenticité et sa « vérité » résident dans la lutte de la nature humaine au prise avec le mystère de l’existence.
L’attitude de Bruno et sa « forme » seraient le résultat d’une sorte d’autodéfense de l’homme comme c’était le cas au temps primitifs ou l’impuissance devant les « forces inconnues » apportant la peur et l’extermination demandait le saint sacrifice. Les temps ont changé – le sentiment d’angoisse devant l’extermination reste toujours.
Les compositions spatiales de Bruno qu’il couvre de couleurs élémentaires, de même que sa peinture, sont l’expression d’un rythme et naissent sans une ombre de séduction calligraphique – taillées avec la main conduite spontanément par une force de protestation contre la mécanisation de la vie humaine.
Il émane de ces œuvres la présence invisible de l’humilité religieuse et de la révolte.
L’art de Bruno, c’est l’art de la protestation dont le symbole est le déterminant de l’existence humaine : le rythme – le contraire du chaos.

Jerzy Mierzejewski.

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Le mystère par définition est un domaine que la raison n’a pas réussi a expliquer. Bien sûr, les sciences et les connaissances humaines en général réduisent toujours plus le nombre de questions sans réponses. Pourtant, j’ai l’impression que derrière chaque interrogation résolue s’en cache une autre, et ainsi de suite. Un peu comme les chercheurs s’intéressant à la datation de l’origine du monde et qui s’aperçoivent que le temps s’étire plus on s’approche de l’instant zéro. J’ai noté cette pensée de Saint Augustin: Nous chercherons donc comme si nous allions trouver, mais nous ne trouverons jamais qu’en ayant toujours à chercher. Là, on trouve d’un côté la volonté rationnelle de maîtriser le destin et de l’autre la dimension spirituelle qui consiste à l’accepter. On peut dire que le point de départ de mon travail se situe ici.

La généralisation du discours scientifique durant les derniers siècles nous a beaucoup éloigné de la spiritualité que l’on connaissait auparavant, comme dans les époques les plus anciennes où il était impensable de ne pas se mettre sous la protection d’une divinité afin de se protéger de la colère des éléments. Je me sens assez proche de cette conscience, je conçois volontiers le monde de manière intuitive, empirique – sentimentale. Les acquis scientifiques facilitent la compréhension mais passent après les émotions.

Octobre 2010.

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« Nous chercherons donc comme si nous allions trouver, mais nous ne trouverons jamais qu’en ayant toujours à chercher. » Saint Augustin.

Nous sommes assaillis par une quantité énorme d’informations et d’images. D’une part des choses très angoissantes dans la relation des actualités, dans les photos de presse, les reportages qui donnent en continu un compte-rendu des drames quotidiens. D’autre part, très souvent, des divertissements simplets, voir nuls et des propositions réductrices. L’art doit-il nécessairement se faire le reflet de ces réalités? N’y a-t-il pas d’autres voies que la dénonciation de cet état de fait? La démonstration par l’absurde ou la surenchère? On risque alors de n’avoir comme arme que l’ironie et le cynisme généralisé.

Depuis le début, j’ai toujours été fasciné par les arts « primitifs ». « Les » parce que, peu importe leur origine géographique, on arrive vite à trouver des points de convergence entre toutes ces créations. Il s’agit évidemment la plupart du temps d’art sacré, religieux ou en rapport avec le culte des morts, le premier signe d’humanité, la première perception du temps. Interrogation sur la durée, le rapport à l’univers, l’éternité, la supposition d’une vie spirituelle que la science a probablement tuée. Pour moi, le « message » de l’art préhistorique et protohistorique est clair. l’homme de ces époques vit dans une situation précaire, il évolue dans un environnement sauvage et il n’a aucune explication rationnelle à tous les phénomènes auxquels il est confronté. Ses représentations sont issues des observations de son environnement – la nature – ou bien des manifestations oniriques liées aux pratiques sacrées. Dans tous les cas il y a une dimension universelle qui inscrit clairement l’être humain au milieu des éléments: la terre, l’air, l’eau et le feu. Prenons l’exemple du totem: il est censé représenter un passage entre la terre et le ciel. Il relie les profondeurs – c’est à dire le passé mais aussi le palpable, l’infiniment petit – à l’espace – l’univers, l’infiniment grand – le corps du totem étant l’homme. Ceci n’est pourtant pas à mon avis une représentation intellectuelle. C’est plutôt quelque chose d’implicite, d’empirique, le fruit de l’observation de celui qui vit en harmonie avec le monde, là où le temps est une constante incompressible.

Par nature, je me sens très attaché à la terre, à la ruralité, donc assez proche des sociétés « originelles », d’où ma fascination pour les arts premiers. De l’enfance, j’ai gardé le plaisir des errances à la campagne avec mes amis fils et filles de paysans. Et depuis je continue à marcher énormément et explorer les espaces sauvages. La nature est un livre ouvert et qui ne ment pas; il y a ses côtés idylliques de cartes postales mais aussi la violence des intempéries, de la montagne. Dans les espaces de haute altitude par exemple, je me trouve dans un état de béatitude: j’ai l’impression de comprendre le fonctionnement du monde dans sa totalité, aussi bien quand j’observe un paysage dans son ensemble, je vois ces grandes lignes telluriques issues des profondeurs de la planète, que quand je regarde des éboulis de rochers, c’est comme si je percevais chacun des atomes qui les constituent. Par contre, dans un milieu urbain, je me sens assez perdu. Si je peux saisir assez bien l’origine de l’organisation des villes – sécurité, échanges mais aussi concentration de la richesse et du pouvoir – je ressens comme une sorte de dégénérescence dans les mégalopoles actuelles qui engendrent plus de nuisances que d’avantages – espaces démesurés, surpopulation, activités déshumanisées et fractionnées à l’extrême. Il m’a fallu beaucoup de temps pour m’apercevoir que dans la masse de photos que j’ai faites et qui me servent de documentation sur des lieux et des ambiances, très peu avait un rapport avec la présence humaine si ce n’est des architectures, encore moins de visages ou de portraits. C’est dire combien je trouve peu d’inspiration dans la vie « sociale », l’histoire qui m’intéresse beaucoup par ailleurs hélas n’est qu’un éternel recommencement, nul n’arrive apparemment à en tirer un quelconque enseignement. Peut-être faut il chercher la sagesse ailleurs?

A l’école des Beaux-Arts, je travaillais déjà des sujets très simples: des photos très contrastées ou des peintures en à-plat qui s’intéressaient surtout à la composition et aux rythmes mais c’est un peu plus tard que les choses se sont vraiment mises en place. Nous étions un petit groupe d’artistes issus de l’école à habiter l’ancien couvent de Pourrières dans la campagne aixoise. Ce lieu bâti par les minimes – ordre austère – au XVI° siècle, silencieux, immense et dépouillé a eu une influence considérable sur mon travail. L’architecture du monastère est destinée évidemment au recueillement et à la prière et tout est fait pour y parvenir. L’ensemble du bâtiment converge vers le cloître, cour carrée pourvue d’un déambulatoire en arcades, les voûtes sont omniprésentes et derrière une source coule dans un bassin tout près d’un chêne énorme. Tous les éléments rassemblés dans un même lieu… Dans l’immense chapelle romane désaffectée j’ai commencé à peindre sur des grandes toiles libres tout ce qui ressortait de cet endroit, les signes présents partout et surtout les voûtes et l’espace qu’elles délimitent. La courbe parfaite de ces voûtes représente pour moi le parcours du soleil au cours de la journée: la naissance, l’âge adulte, le déclin et la mort. Ces toiles étant chargées de matière, j’ai commencé à les monter sur des supports en planches pour les rigidifier, puis ces planches ont commencé à apparaître à la surface et progressivement à éclipser la toile.

Ensuite, pendant une période très courte mais intense, j’ai peint une série de « scènes bibliques ». Il s’agissait en fait de madones et de personnages en état de recueillement. C’est bien la seule incursion que j’ai faite dans la figuration de la personne humaine. Cela correspondait à un besoin de me confronter avec la peinture « occidentale », surtout El Greco qui m’avait absolument bouleversé après mon voyage à Tolède. Plus généralement, des icônes orthodoxes à la renaissance en passant par les primitifs italiens, j’adhère complètement à ces motifs sacrés répétés à l’infini d’où l’on extrait des signes simples qui descendent en droite ligne des arts premiers.

Cette période de peinture m’a en fait ramené à mes préoccupations premières : déchiffrer à travers un chaos apparent des lignes et des espaces d’harmonie, des symboles permettant de relier l’instant présent au temps universel. La photographie constitue souvent un point de départ, un repérage des lieux, un croquis. Vient ensuite le dessin qui élimine à son tour un certain nombre d’éléments superflus pour arriver à une forme concise, souvent travaillée dans le bois, en relief. Je choisis souvent ce matériau pour son côté intemporel, brut, modeste. Il est en plus végétal, chaud, odorant… Pour le faire parler, il faut le comprendre, suivre son sens, découvrir sa profondeur. Je puise autour de moi, c’est à dire « dehors », dans l’espace sauvage, les thèmes que je vais développer: feuilles, herbes, sables, rochers et galets, eau. Dernièrement, je passe beaucoup de temps en repérages au bord de l’eau : la surface, les vagues, les risées, les ondes de choc et puis ce qu’il y a par dessous, le fond avec les dessins que la lumière imprime à travers la surface sur les cailloux. On y découvre une géométrie aléatoire, parfois complexe, au milieu d’un espace mouvant et apparemment complètement désordonné. De toutes ces formes je m’efforce de dégager l’essence, comme une séquence d’univers. Ce que je montre actuellement est issu des séries des pierres et des galets et aussi des vagues. Des morceaux et des fragments d’alignements que j’ai pu observer et comprendre. Je suis sensible aux lieux de silence, aux paysages vides, pour laisser place à l’émotion qui naît de la contemplation.

Bruno Bienfait. Mai 2010.

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D’abord il y a les minéraux, l’eau et les végétaux. Depuis plusieurs années les phénomènes qu’on peut observer à la surface de l’eau ont été la base de mon travail.

Au début, il s’agissait surtout d’un intérêt esthétique, résultat de l’appel qu’exerce sur moi toutes ces lignes qui se dessinent, ces vagues qui se creusent en produisant des effets multiples et infinis de reflet, de miroir et de transparence.

Et puis je me suis aperçu que ces harmonies, simplement visuelles au commencement, devenaient des instruments pour la compréhension de phénomènes beaucoup plus vastes.
Les vagues ont introduit le flottement, les ondes, le mouvement perpétuel, l’infini. Et c’est vrai que je me reconnais parfaitement dans un temps long, plutôt éloigné du bruit de l’actualité.

Je vis dans cette société « post moderne » qui a chassé presque toutes les traces de spiritualité. Mais je ne peux pas me satisfaire tranquillement d’essayer de vivre le plus longtemps possible en bonne santé en passant mon temps à consommer n’importe quoi pour oublier que je suis né et que je vais mourir. Savoir que l’univers est apparu il y a des dizaines de milliard d’années et qu’il disparaîtra dans tant d’autres ne me suffit pas non plus car il s’agit encore de faits matériels.
Je ressens le vide, en tout cas l’inconnu ou le mystère de l’avant et de l’après. ( Avant la naissance, après la mort ). La vie elle-même n’est au fond qu’une répétition de passions que plusieurs millénaires de civilisation n’ont à peine changé.
L’image d’une vague qui ondule, sans fin, ou le flottement qui coure sans cesse évoque le mouvement perpétuel, l’éternel recommencement. Le rythme issu de ces mouvements marque le temps. Mais c’est pour moi une durée qui se fait intemporelle et qui suggère l’infini dans lequel une vie peut se comparer à une étincelle furtive. Je ne recherche pas l’ambition, je constate l’humilité de mon existence par rapport à ce qui n’a pas de début ni de fin.
Mes sculptures, comme mes peintures ou mes photos, en retraçant les lignes que m’inspirent la perfection de ces espaces naturels, sont des séquences du rythme qui marque le temps. Elles décrivent l’instant présent qu’on peut saisir, en suggérant l’infini du passé comme celui du futur.

Mai 2014.

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